Questions à Jean Bourgeois
Rencontre avec jean Bourgeois, Questions sur l'ecalade moderne face à un pillier de l'escalde belge.
Aujourd’hui tu es parmi les légendes de l’escalade belge. Mais toute chose a un début. Quand et comment s’est passé tes débuts dans le milieu de l’escalade. Freyr, montagne, autre ?
Je serais donc une légende… Il est vrai que j’ai participé, sans le vouloir, à l’histoire de l’escalade en Belgique, mais pas au niveau de mes amis de l’époque qui, eux, étaient vraiment les acteurs conscients d’un renouveau à Freyr et en montagne : André Focquet, les frères Loulou et Jojo Didot, Jean Alzetta, Claudio Barbier, puis plus tard Jacques Collart, Bernard Ghysen, Jean-Michel Stembert et tant d’autres. Sauf Jacques, ils sont tous morts en montagne ou en falaises. Et, à part l’immense format que fut Claudio Barbier, ils ne sont pas pour autant entrés dans la légende. L’histoire est donc injuste. Elle m’indique aussi que la « légende » qui semble m’entourer tient plus à ma personnalité rebelle qu’à mes réalisations.
Mais revenons au début. J’avais 19 ans, je n’avais jamais quitté la Belgique, et mon temps s’était passé dans le scoutisme et l’étude, et aussi dans les travaux nocturnes pour les payer, ces études. Voilà qu’un dimanche de Pâques, un de mes amis scouts, qui nous avait déjà initiés à la spéléo, nous entraîne à Freyr pour gravir le Mérinos par la voie normale (sans la savonnette !). Quelle découverte ! Moi qui avais déjà dévoré quelques récits de montagne, de cette montagne qui me paraissait totalement inaccessible, je découvrais soudainement qu’il est possible de grimper dans mon propre pays, à seulement deux heures d’auto-stop de chez moi ! L’été suivant, en 1958, je décide de passer mes deux mois de vacances à Freyr, en campant sur le plateau.
Y séjourne aussi un jeune vagabond du nom de Richard Debacker. Il subsiste là depuis plusieurs mois, vivant de la revente des bouteilles qu’il ramasse dans les pentes du plateau après le passage des grimpeurs du dimanche. Son rêve : trouver un jour sur la route ou dans un fossé une casquette qui lui aurait permis de se présenter aux touristes comme le Guide du Colébi. Avec Richard, nous explorons toutes les voies de Freyr, en commençant par les plus faciles, et au bout du mois, nous butons sur le sixième degré, où Richard marque le coup. Mais il m’a montré le chemin, et je me sens alors suffisamment aguerri pour m’aventurer dans toutes les voies mythiques de l’époque, en tête et sans les connaître.
Deux ans plus tard, je termine mes études, et je peux aborder la montagne. Ma première ascension est le Mont-Blanc, que j’aborde avec deux camarades français par la voie des pionniers, le Mur de la Côte. Nous sommes surpris par le mauvais temps à 500 mètres du sommet, et les amis rebroussent chemin, tandis que je trouve refuge dans la sordide cabane Vallot, encombrée de neige, de glace et d’excréments gelés. J’y passe trois jours et trois nuits, bloqué par la tempête, sous une vieille couverture raidie par la glace, en compagnie de deux alpinistes italiens, sans manger ni boire. Puis le ciel se dégageant, je gagne le sommet par un froid intense. Je suis vêtu, à part les gants de laine, comme pour une ascension à Freyr, n’ayant rien d’autre à me mettre. Le jour même, je redescends dans la vallée à pied, sous une pluie battante. J’ai réussi ma première course. J’ai trouvé mon chemin, mais aussi le ton qui restera le mien tout au long de ma « carrière ».
Quant à l’Himalaya, je l’ai découvert en 1966, alors qu’au cours d’un Rassemblement international d’Alpinisme à Chamonix de l’année précédente, où je représentais la Belgique avec Claudio, les grimpeurs polonais nous avaient invités à participer avec eux à une expédition dans le nord-est afghan. C’est là sans doute que débutera la légende qui m’est attachée, mais çà, c’est une autre histoire…
Encore actif de nos jours, tu as vécu tous les stades de l’évolution de ce sport. Quel est l’évènement dans ce milieu qui t’aura le plus marqué durant toutes ces années?
Sans conteste possible, ce qui m’a le plus marqué, et qui m’a décidé à prendre du recul vis-à-vis du Club Alpin, ce fut l’avènement des subsides accordés aux clubs sportifs, pour autant que ceux-ci soient organisés en fédérations. Il y avait de l’argent à grappiller des deux côtés de la frontière linguistique, mais cela signifiait qu’il fallait créer deux organismes au sein du club, l’un pour profiter de l’argent du BLOSO, et l’autre de l’INEPS (l’ancienne dénomination de l’ADEPS, après que le mot INEPSie ait acquis trop de popularité).
Qui plus est, le montant des subsides accordés dépendait du nombre de membres, d’où s’est ensuivi une politique de recrutement de nouveaux membres tous azimuts. La belle fraternité des grimpeurs, qui se connaissaient tous, a éclaté alors. Certes, nous n’étions pas des anges, et nos différends se réglaient à grands coups de gueules ou de poings, mais nous avons vécu comme une déchéance cette coiffe de règlements qui trouvaient leur origine dans un souci mesquin de profiter de ce fric officiel.
La scission entre les mentalités liées à la montagne (les voies « terrains d’aventure ») et celles créées par l’escalade sportive et les salles est-elle un apport ou une perte de certaines valeurs fondamentales ?
Il faudrait d’abord préciser ce que sont ces valeurs fondamentales. Sans doute sont-elles différentes d’une personne à l’autre, ce qui laisse supposer qu’elles ne sont pas si fondamentales que cela. Pour ma part, si je devais en citer une, qui me paraît primordiale, ce serait la liberté qui, pour être partagée, nécessite le respect absolu des valeurs des autres. On n’est donc libre que quand on reconnaît la liberté des autres. Il en découle que je n’ai aucune opinion à donner sur cette « scission des mentalités » dont tu parles.
Comment perçois-tu l’état actuel de ce sport en Belgique ? En retrait ou en avance par rapport aux autres pays ?
Je me sens trop peu impliqué dans l’évolution de ce sport pour avoir la moindre perception de la place de la Belgique. A notre époque plus planétaire que jamais, je suppose que ce qui se passe ici est à l’image de ce qui se passe partout. Il y a une telle globalité dans toutes les activités humaines qu’il deviendra de plus en plus difficile de discerner où une nouveauté trouve son origine. Plus que jamais, nous allons nous sentir faisant partie d’un immense troupeau. C’est un sentiment à la fois rassurant et très inconfortable.
Connu pour avoir une éthique assez forte, comment vois-tu l’évolution des falaises et de la grimpe au niveau sportif et traditionnel ? Sommes-nous sur la bonne voie ?
Il y a autant de voies que de grimpeurs. Considérer qu’il y a des grimpeurs sportifs et des grimpeurs traditionnels trahit une dichotomie compréhensible, mais qui me semble futile. Nous sommes tous des êtres humains en proie aux mêmes questionnements, plus ou moins consciemment, et nous l’exprimons différemment. Chacun suit sa voie, qui est et restera unique. Celui qui trouve à l’évidence qu’il est sur sa voie est sur la bonne voie.
Le nombre de grimpeurs augmente considérablement d’année en année et l’escalade se voit de plus en plus populaire. D’un autre côté le nombre de falaises accessibles aux grimpeurs diminue suite aux plaintes des naturalistes. Vois-tu une solution à cet étau qui se referme sur notre sport ?
Un proverbe chinois dit : « Quand une chose arrive à son extrême, elle reflue à partir de cet extrême ». Il n’y a donc aucune crainte à avoir, cela se fera tout naturellement.
L’état de l’escalade d’ici trente ans ?
Qui eût pu imaginer ce que serait devenu l’escalade il y a trente ans ? C’est toute la magie de cette dimension de l’univers que nous appelons « le temps » de ne livrer son information que successivement, de seconde en seconde. Il se sera passé 946 728 000 secondes d’ici trente ans. Parlera-t-on encore de l’avenir de l’escalade ? Je gage que nos préoccupations seront alors d’un autre ordre.
Taille des prises et rebouchage, oui ou non ?
L’homme s’est mesuré aux forces de la nature pour jauger sa propre nature, puis il a entrepris de modifier la nature, falsifiant le grand jeu. Cela fait partie de notre histoire humaine.
L’escalade a-t-elle un ennemi ?
L’escalade est une activité. Peut-on trouver un ennemi à une activité ? Un être vivant peut avoir un ennemi, mais pas une de ses activités. L’escalade n’est rien en soi, elle est une expression comme tant d’autres de nos aspirations. Que cette expression puisse être contrecarrée, rien de plus normal. Mais où est le véritable ennemi ? Y en a-t-il vraiment un ?
A chacun sa réponse.
Quels sont les aspects de ce sport qui t’ont permis de nourrir ta passion jusqu’aujourd’hui ?
Autrefois, on refusait le terme « sport » lorsqu’on parlait de l’alpinisme. On le définissait plutôt comme une « passion », une activité exigeante où l’on mettait sa vie en jeu. L’escalade n’est devenue un sport qu’au moment où, pour des intérêts financiers, certains ont voulu intégrer l’alpinisme dans les activités subsidiées, d’où ont découlé les assurances obligatoires, les certificats médicaux, les brevets puis les diplômes, et enfin les championnats. Mais je n’ai rien contre cela, je me suis seulement écarté de cette mouvance, me contentant de suivre la voie qui m’était propre.
Mais pour répondre à cette dernière question, je dirais que c’est la nécessité d’une autonomie de mes décisions, et le fait de payer cash mes erreurs de jugement, qui nourrissent mon intérêt pour cette discipline. Je ne la pratique plus comme autrefois, loin de là, mais j’y trouve encore ma nourriture. Il y a aussi cette émouvante complicité qui semble renaître entre les jeunes loups et les vieux renards ; elle me plaît.