Jordanie l'escalade interieure
C'est en 2004 que je décide de découvrir l'escalade traditionnelle. Une grande aventure commence...
Par Jean-Louis Wertz
Un soir comme à l’accoutumée, je passe prendre un verre à la salle de Top Rock Liège, j’y retrouve Jehanne Jancloes, Jeff Roba et Nicolas Vergara. D’entrée de jeu, jehanne me demande si je suis intéressé par un trip grimpant au Wadi Rum en Jordanie. J’y réponds sincèrement, sans savoir pourquoi, par un OUI enthousiasmé et irrévocable. Puis je me pose aussitôt la question :C’est ou ? et C’est quoi ? Voilà le point de départ de notre aventure bédouine en Jordanie qui va tant me marquer. Le truc, c’est que je n’ai plus grimpé en grande voie depuis 6 ans et que je n’ai jamais grimpé en terrain d’aventure avec ces accessoires de jouissance sadique, j’ai nommé les friends et autre nuts.
Me voici donc 6 mois avant le départ avec 1 billet d’avion pour le Wadi Rum et aucune expérience sur ces maudits coinceurs en tous genres. Après avoir récolté du matos à droite et à gauche, Je me retrouve engouffré dans les fissures du Palatinat en Allemagne avec toute la quincaillerie. Je me trouve très vite confronté au problème du mousquetonnage des broches, tout en plaçant mes propres protections (en Belgique, il n’y a aucune voie entièrement vierge de protections pré-placées). La question est très vite élucidée : hors de question de mousquetonner les broches. En effet, mousquetonner une broche à laquelle on peut pendre 3 éléphants fait disparaître l’engagement mental vis-à-vis de soi et de la voie. C’est comme souscrire une assurance Omnium pour une voiture. Grimper sur coinceur signifie prendre le risque que les gardes fous que je place tout au long de la voie soit mauvais. Pour réussir, la seule solution est de me faire confiance ici et maintenant. La résistance des coinceurs en cas de chute devient une roulette russe mais cela ouvre la voie à une forme de méditation grimpante. Cela veut dire entrer à l’intérieur de moi pour y maîtriser tous les muscles et la stabilité du mental pour les mettre en harmonie avec les prises qui se trouvent devant moi. La progression commence.
Pour moi, qui suis uniquement un grimpeur de falaise sportive, je comprends très vite toute l’importance et les enjeux de l’escalade en plaçant mes propres protections. Mon engagement et ma pratique de l’escalade prennent une toute autre dimension. Depuis les 15 années que j’ai passés sur les falaises à la recherche du dépassement de soi à travers les cotations, jamais je n’avais ressenti un tel niveau d’absolu. C’est comme si le côté pile et face d’une pièce se retrouvaient enfin.
Je me rends compte qu’une nouvelle dimension apparaît : celle du contact entre soi et l’extérieur. Mon engagement change du tout au tout car la chute qui pendant 15 ans fût mon alliée pour progresser devient ma pire ennemie. Une ennemie positive car elle m’apprendra bien plus sur moi en 6 mois qu‘en 15 ans. C’est là que réside toute la nuance.
De retour du Palatinat, je fonce directement à Pepinster afin de grimper en artif, pour la première fois de ma vie, dans mon vieil ami « le vieux boucau ». Je tiens à préciser que nous apprenons en autodidacte. Pour beaucoup de jeunes grimpeurs, il n’y a pas eu, et je le regrette, de transfert de connaissances au niveau de l’escalade traditionnelle entre les vieux de la vieille et les grimpeurs de batteries comme je m’amuse à les appeler (c-à-d grimpeur de salle). La majeure partie des jeunes grimpeurs actuels, moi y compris, on débuté en salle, loin des falaises et donc des gens qui les faisaient vivre. Un vide d’une dizaine d’années s’est créé, correspondant à l’ouverture des salles dans le pays. Il y a maintenant de plus en plus de jeunes qui sont motivés pour s’investir tant en escalade sportive que traditionnelle.
Me revoici en train de placer un petit coinceur câblé du bout du bras à la base de la lèvre de ce célèbre bloc narguant les lois de la gravité à Pépinster, et me disant qu’une chute sur ce coinceur n’est pas du tout envisageable. Quelques mètres plus haut, transférant mon poids d’un étrier à l’autre, deux bruits secs se font entendre. Mes deux coinceurs sautent l’un après l’autre en m’envoyant dans une chute accompagnée d’un cri venant du plus profond de mes tripes puis suivi de grands éclats de rire de Jehanne et Jeff. Leur rire me ramène à la réalité, ma concentration m’avait fait oublier tout ce qui m’entourait jusqu'à mon assureur. En relevant la tête, je m’aperçois que ce coinceur qui ne m’inspirait aucune confiance à tenu, ce qui m’a évité d’être accueilli à bras ouvert par notre bonne vielle terre. Je reprends ma progression en ayant pris soin de mousquetonner une plaquette. Arrivé au relais, je me dis que je ne suis pas prêt à refaire confiance à de petits bouts d’acier pour progresser et que mes mains seront bien plus aptes à me conduire à bon port. Ma rencontre avec l’artif fût brève et intense...... Mon inexpérience a joué contre moi. Peut-être aurais-je du grimper avec quelqu’un d’expérimenté qui aurait pu me guider. D’un autre côté, c’est en faisant les choses sans attendre que j’ai acquis de l’expérience. Je n’aurai pas toujours quelqu’un derrière moi pour me dire comment faire.
Après cet épisode, je me met à revisiter les massifs belges, guettant la moindre fissure, en quête de sensations. Jehanne m’ayant même surnommé le psychopathe du placement !
Bien sûr, de plus en plus, rien que l’idée de placer mes propres coinceurs crée chez moi une grande excitation. Dès le premier centimètre, le programme est lancé, ma concentration grandit, mon ouïe baisse pour me recentrer uniquement sur mes protections et ma progression . Je ne pense plus qu’à trouver de bonnes prises de pieds afin d’économiser mes forces pour être le plus loin possible de la chute. Plus les voies s’accumulent et plus je me sens indestructible. Je vais de victoire en victoire. Je jubile d’enchaîner des pas difficiles et expo, de faire relais ou le risque de tout arracher est présent en permanence. Mon ignorance de la résistance de la roche et des coinceurs crée ma peur. Ah je suis loin des relais sur chaîne ! Je recherche de plus en plus les moments où la marge de manœuvre se rétrécit sur des points dont je n’ai aucune envie de tester la résistance. Je me lance dans des voies en étant bien conscient que pour certains mouvements il n’y aura pas d’échappatoire. « La chute ? Quelle chute ? Mes avant-bras tétanisent ? C’est une vue de l’esprit, une illusion. Recentre-toi sur tes pieds, repose ton poids au maximum sur eux et reprend l’ascension ». Voilà mon état d’esprit après quelques semaines de grimpe sur coinceurs. De plus en Belgique, les voies ne comportent bien souvent qu’une seule longueur. Donc la chute au sol est presque toujours omniprésente. Si jamais je tombe et qu’un coinceur saute,... Je ne préfère pas y penser puis, je me dis « C’était chaud, hein ! » avec un grand sourire. Bref je commence à ressentir le solo, ma confiance en moi grandit de plus en plus. J’ai envie de faire « les taches rouge à freyr » en solo et pouvoir me dire au relais « c’était chaud hein ! »
Au mois d’août, sur les quatre personnes partantes au départ, il ne reste plus que Jehanne et moi pour l’aventure au Wadi. On décide de continuer de se former au trad.* à Chamonix. (*escalade traditionnelle) Je me retrouve au refuge de la Charpoua au pied des drus après dix ans d’absence en montagne. C’est un beau challenge que d’emmener pour la première fois jehanne en montagne, pour moi qui n’ai que des vieux souvenirs de ce que j’ai appris avec des guides lors de mon adolescence. La météo est bonne et sur les conseils d’un ami, on décide de faire la voie du druide sur la l’arête SW du Moine qui est une voie de 300 mètres ED 6b obl. L’escalade y est fantastique, le rocher est béton comparé au calcaire belge alternant fissure, dièdre, dalle, rétablissement. Pour finir par une splendide fine fissure en 6c où là aussi, deux mouvements de plus du même genre et le flying jean-louis de la vire des bêtes à Freyr aurait fait son come-back au grand gallot. Mon meilleur souvenir dans cette voie reste un refus d’obstacle de Jehanne face à un dulfer improtégeable sur huit mètres, jusqu'à une lunule suive d’une arche puis d’un rétablissement pour passer un toit. Enervé d’arrêter notre progression en alterné, je récupère le matos et repars en tête. Les trente mètres à faire durent moins de cinq minutes et je place trois protections à tout casser. Arrivé au relais, je me rends compte que j’y ai pris un pied d’enfer et suis convaincu que cette longueur ne convenait pas pour Jehanne. J’apprends à suivre et à respecter l’instinct des personnes qui m’entourent ainsi que le mien. Toute chose paraissant négative ou contraire à ce que j’ai prévu est toujours pour un mieux. Le lendemain, la météo est mauvaise et nous avons juste le temps de faire deux longueurs aux « Flammes de pierres » puis de rentrer en vitesse au Montenvers. Notre mini trip de 4 jours s’arrête là. Nous n’irons pas aux Aiguilles de l’envers comme prévu. Je dois aussi remercier toutes les personnes qui se sont trouvées par « hasard » sur notre route tel que l’ouvreur de la voie, François Pallandre qui fût de bon conseil le soir avant le départ de refuge; le gardien du refuge qui est venu nous rechercher avec une frontale dans le chemin du retour de la voie et un randonneur d’une bonne soixantaines d’années pour nous avoir fait traverser la mer de glace sous la pluie en un éclair.
Comme d’habitude, le trad. m’a pompé le cerveau et nous voici partis vers Ceüse et les Gillardes loin des camalots. Je dois dire que grimper sur des broches scellées avec dix dégaines au cul est une vrai partie de rigolade, des vacances quoi!
Arrive le moment tant attendu de notre départ pour la Jordanie!
Arrivés au Wadi Rum, à notre grand étonnement, il ne nous faut que deux heures pour rencontrer un bédouin qui nous invite à rester chez lui pendant les trois semaines de notre séjour. Il nous demande en contre partie de lui laisser un peu de matos à notre départ car il est difficile pour lui de s’en procurer dans son pays. Je me retrouve à grimper avec beaucoup de facilité dans les voies classiques du Wadi. Dans ces voies, la qualité de la roche est bonne et les relais sont presque tous sur broches avec chaînes. Il arrive aussi de trouver une broche au crux de certaines voies, ce qui n’est pas déplaisant. C’est ce que j’appelle le terrain d’aventure soft. J’aime assez cette optique de scellement dans les voies. Cela a un coté rassurant pour le premier et reposant pour le second. Il faut dire que ce grès en pain de sucre est très fragile. Dès le début je prends le parti de ne plus sonder la roche avec mon poing mais de le considérer comme fragile en permanence. Je m’applique à répartir tout le poids de mon corps sur mes quatre points d’appui et donc de compenser avec les trois autres membres lors de chaque mouvement de progression. Ce qui demande un peu plus d’énergie et aussi une concentration omniprésente. Après avoir grimpé dans les classiques et pris suffisamment d’assurance dans des voies de 7a-7b en mixte(goujons et coinceurs), je décide un soir de faire une voie sur le massif du Nasrani-nord car nous n’y avons pas encore grimpé. J’y choisis « le mot de la fin » une voie des frères Rémy cotée 5+/6a qui me semble être une « Ligne ». Je ne pensais pas si bien dire. Déjà dans le livre de bord de la rest house, il n’y a aucun commentaire de cordées ayant réalisé la voie précédemment. C’est le matin à 5h30 au pied du bazar que l’on se rend compte du réel état de « Ligne ». Et pour bien confirmer la chose, Jehanne me fais un refus d’obstacle sur la totalité de la voie. Bref, nous voici embarqués à faire l’Egyptien dans de toutes belles cheminées d’un mètre de large, par section de 10 mètres. « Banzaï » Je fais la première longueur dans le mauvais sens c’est-à-dire adossé au dévers. Jehanne me dira après de m’adosser à la dalle, ce sera plus facile. Après quelques relais sur des lunules, et des « Fais c’que tu peux », j’arrive à un relais où je trouve un piton …posé sur un bloc à coté d’une vieille cordelette. Sans marteau (qui n’est pas absolument nécessaire car le grès est trop tendre pour les pitons), je ramasse le piton est le mets sur mon porte-matériel. Jehanne arrive et je repars dans une longueur plus verticale où je trouve une cordelette accompagnée de son fidèle maillon rapide posée sur ma prochaine prise de main. Je récupère une fois de plus le matos et fais mon relais sur une lunule en L ne reposant sur aucune base verticale. Je n’ai qu’une seule préoccupation, ne pas se retrouver à pendre à deux sur cette chose. On se repasse le matos en prenant soin de ne pas se pendre à deux sur ce relais. Je repars à la recherche d’un piton indiquant l’endroit où traverser pour quitter le dièdre et ainsi rejoindre la voie à gauche et donc la ligne de rappel. J’arrive sur une section de rocher blanc qui ne m’inspire pas du tout confiance. Autant construire un château de sable à la mer et grimper dessus. Je me souviens alors du piton et du relais que j’ai ramassé plus bas et je me dis que le piton que je recherche n’est peut-être plus. Mais alors, dois-je encore tirer une longueur où traverser sur une rampe de plats de huit mètres de large avec les pieds en adhérence pour les trois premiers mètres et ce sept mètres au-dessus de mon friends vert ? Après ce qui me paraît être une éternité à me poser la question de savoir si je continue tout droit ou si je traverse, en une seconde me voici engagé dans la traversée. Je m’arrête et monte le genou à hauteur de mes mains afin de me reposer un peu et de faire le point. Il faut absolument trouver de quoi faire un relais correct au bout de la traversée afin de pouvoir faire venir Jehanne sans trop de tirage et garder suffisamment de force en cas de cul de sac. Au bout de la traversée, je tombe sur une double lunule de cinquante centimètres de diamètre. Le bonheur! Jehanne démarre en second et arrache un gros parpaing dont elle c’était servie auparavant à côté du relais. Elle chute puis repart aussitôt. La pression monte. Au Wadi Rum, il ne faut pas s’imaginer que l’on va rentrer au pays avec la prise cassée en trophée. La pierre fracasse le sol, se transformant du même coup en sable. J’ai la chance de grimper avec un compagnon de cordée qui garde le moral et le sourire en toutes circonstances. C’est parfois énervant de la voir toujours aussi calme mais s’est très rassurant de savoir qu’elle est toujours partante. Arrivée à hauteur de la traversée, cette arqeuse de l’Al legne à Freyr n’envisage pas du tout de traverser sur les plats et fait marche arrière afin de passer sur la dalle en contre bas. Une prise pète lors de sa descente et le tic tac du pendule peut commencer. A nouveau sur ses pieds, elle progresse jusqu’au relais et part en éclaireuse vers la voie d’à côté. Nous devons être bénis car nous arrivons en plein sur un des relais de la descente. En fait, j’ai traversé une longueur trop bas. Je n’en suis pas mécontent du tout. La nuit arrive et nous entamons la descente à la frontale.
Le jour d’après fut un jour de repos. Pour la première fois au wadi rum je mesure mon ignorance et ma petitesse.
Le lendemain, nous partons dans « Jihad », la voie réputée la plus dure du wadi rum sur scellement. 400 mètres de rocher magnifique où les relais chaînés paraissent être du luxe. Nous grimpons la voie assez vite et avec beaucoup de facilité. C’est une des rares voies où l’exigence des mouvements imposent une lecture parfaite de la voie. J’ai dû sortir toute ma technique de pieds, de mains, d’adhérence et de jeté aussi, car en général le grès préfère les gens qui ont une tête de plus que moi. J’en retire un immense bonheur. Après s’être fatigué le cerveau dans le « Mot de la fin », « Jihad » que je considérais être un repos actif fini de nous achever physiquement. Allez !! Encore une petite journée de repos.
Ce jour là, Sleman le jeune frère de notre hôte me propose d’aller grimper avec lui. Comme promis précédemment, je ravale ma flegme et ma fatigue pour l’accompagner. Je ne peux refuser une ballade en jeep dans ce désert qui m’envahit de jour en jour. Plus les jours passent plus je me sens à la maison dans ce désert de sable. Nous écourtons même notre visite à Petra, joyau du patrimoine mondial, pour rentrer « à la maison ». J’adore ce désert. Je pensais qu’il n’y avait rien que du sable et je suis en permanence surpris de découvrir la vie à chaque coin de ces immenses tours de grès. Je me retrouve face à une dalle de granit de 25 mètres, équipées sur plaquettes comme j’ai l’habitude de le voir en Belgique. Du bas, je l’évalue à un 5 sup. En haut, j’arrive sur la terrasse du relais et j’installe la corde en moulinette pour Sleman. Je prends la corde en main et me fais descendre moi-même jusqu'à être en position de rappel. Là, je sens que la corde ne se tend pas. Je regarde en bas vers Sleman et je me dis « mais enfin Jean-Louis aie confiance en ton assureur ». Je lache la corde et tombe. Il me faut 1 seconde avant de crier. J’entends ensuite le huit qui tombe par terre et 10 mètres plus bas, la corde se tend. Sleman a enroulé la corde autour de son avant-bras et me stoppe net. J’estimais déjà ces Bédouins car dès leur enfance ils se comportent en homme d’honneur dans le plus noble sens du terme. Ils ont une grande fierté d’être ce qu’ils sont car ils savent d’où ils viennent et pourquoi ils sont là. Il ne fait aucun doute dans ma tête que je viens d’échapper à la mort. Les semaines avant notre départ et suite à l’abandon de deux de mes camarades, je sentais que quelquechose lié à ma mort m’attendais en Jordanie et une force me poussais à m’y confronter. Plus tard un ami me dira que mourir c’est renaître. Pendu à cinq mètres du sol, je me mets à rire car tout va bien. Je redescends et la journée reprend ses droits.
Il ne me reste à présent qu’une seule journée pour une dernière voie avant le départ. Je regarde dans le topo et choisi une des voies les plus difficiles du Rum. Je désirais faire une voie avec quelqu’un d’autre que Jehanne afin de pouvoir grimper en réversible dans du dur. Le matin même, je vais réveiller Renalt , un guide français avec qui le courant passait bien lors de nos temps-libres. Ses yeux se mettent à briller quand je prononce le nom d’ « Al Uzza » sur le massif de Khazali. C’est Omar, un jeune bédouin de 17 ans d’une grande bonté et passionné d’escalade qui nous y dépose en 4x4. La première longueur cotée 6b m’entame les avant-bras bien que je sois en moulinette. Ce qui m’intéresse dans cette voie est de partir pour la première fois dans un 7a+ entièrement sur coinceurs. La vie en décide autrement car au lieu de partir dans le 7a+, je m’engouffre, sans m’en rendre compte, dans la variante en 6c, notée expo dans le topo. Je m’enfuis du relais par une légère dalle et place un dernier friends gold sept mètres au-dessus de celui-ci. J’attaque le dulfer large comme mon pied. Je progresse très vite et me retrouve à 2 mètres de la terrasse du relais. D’un coup, l’arrête s’arrondit ce qui m’oblige à prendre une réglette sableuse. Je pense que j’aurais pu frotter le sable de cette prise une vie entière qu’il ne serait pas parti. Mes avant-bras tétanisent et je me rends compte que je ne peux ni utiliser cette réglette pour progresser ni envisager la descente pour me reposer. Il me faut moins d’une seconde pour regarder en bas voir mon dernier friends et me rendre compte que je me trouve à équidistance du relais. Chuter signifie tomber sur mon assureur. Je ne vois pas les yeux de Renat, il me dira plus tard qu’il ne voulait pas voir ça. Il est alors hors de question de tomber sur lui. Je regarde à nouveau vers le haut pour ne plus jamais regarder en bas et me dis que mes avant-bras sont daubés mais que c’est une illusion. Je décide de m’en sortir et c’est tremblant que je rentre la moitié de mon corps dans la fissure. Puis, en ramonant cm par cm que j’accède à la terrasse. Il me faut alors une bonne minute pour pouvoir faire mon relais. Je suis incapable de lever les bras, cela me demande trop d’énergie. Deux longueurs plus tard, nous devons faire demi-tour car il manque deux pitons dans la voie pour faire un passage en artif obligatoire. Je redescends serein car je ne considère pas le sommet comme une obligation.
Dans cette aventure, je ressens bien au fond de mes tripes que d’avoir enchaîné de justesse cette longueur peux me servir de tremplin pour aller plus loin dans l’exploit et toucher de plus en plus près mes limites dans des voies de plus en plus extrêmes. Je ressens aussi fort qu’à ce jeu je gagnerai peut-être beaucoup de fois mais il suffira que je perde une seule fois. Je décide de ne plus jouer à qui de moi ou la mort gagnera.
Aujourd’hui je peux seulement et réellement dire que je suis un passionné d’escalade. Je peux vivre mon escalade dans le plaisir et la facilité sans recherche de performance et de reconnaissance des autres. Celle-ci n’étant jamais celle que j’attends. J’accepte enfin de voir ce que je suis et je sais maintenant ce que je vaux. Ne pas être au sommet ou en quête de sommet ne signifie plus pour moi ne rien valoir. « Oui, je ne ferai jamais 9a » car ma place et ma route ne se trouvent pas là et « oui, je ferai mon 9a ». C’est être à sa place de manière juste qui amène la reconnaissance. Je sais maintenant au fond de moi qui je suis et qu’a mes yeux mon approche de la vie est juste. La reconnaissance devient alors juste une confirmation de ce que je suis déjà.

Je viens de me rendre compte que l’escalade peut être une lutte avec soi-même et que le résultat peut être aussi bon que de progresser avec une joie en sachant où se trouve sa place. Tout se trouve dans la démarche. Je sais maintenant que mon lien avec l’escalade réside dans la joie de partager avec les autres l’esprit de grimper sans reluisance et non dans la quête de partage des mêmes performances réalisées.
Un tout grand merci à Jehanne avec qui j’ai pu faire tout ce que je désirais et avec qui je partagerai encore beaucoup.
Bien à vous, merci de votre lecture et bonne grimpe au Wadi Rum
Un passionné chevronné
Jean-louis